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Dix-huit ans de retard
Le comte devait aussi 20 000 livres à Mme du Puy du Fou. Une quittance du 27 août 1690 montre qu'il lui payait alors les intérêts de 14 000 livres. Ce n'était pas qu'il avait remboursé les 6 000 autres livres ; il ne le fit que le 17 mai 1698. Ce jour-là, en effet, il paya à Aimé le Roy, cessionnaire de feue Madeleine de Bellièvre, veuve du Puy du Fou, 11 535 livres dont 5 535 pour les intérêts, soit dix-huit ans et demi de retard... Comme Grignan avait, le même jour, emprunté 30 000 livres, entièrement destinées aux ayants droit de Mme du Puy du Fou, il est probable que les 14 465 autres livres servirent à rembourser le reste de ce qu'il devait pour la dot de sa seconde femme En janvier 1669, après les remboursements effectués sur la dot de Françoise-Marguerite, cette dette paraissait peu de chose, à peine 30 000 livres. Elle ne cessa pourtant de le poursuivre. Non seulement elle ne fut entièrement remboursée aux héritiers de Marie-Angélique qu'au bout de trente ans, mais encore elle le fut essentiellement à l'aide d'emprunts, qui portèrent à 44 756 livres et à leurs intérêts la charge désormais supportée par Grignan en raison de son second mariage.
Une vision toute subjective
Mme de Sévigné semble ne pas avoir d'abord pris la situation au tragique. Persuadée du bon droit de son gendre, elle en fait volontiers le sujet de ses plaisanteries. Dans la première lettre où elle parle de cette affaire, le 31 mai, elle la nomme " celle du nez de M. de Bellièvre ", et le 24 juillet, dans la joie d'avoir obtenu la transaction, elle oublie la querelle pour se livrer à un pur badinage : " Je ne vous parle plus de ces nez. Voici ce que j'en avais jugé : j'aimerais celui de Mirepoix pour carême-prenant, et l'autre pour mener en laisse. " Même le 12 juillet, jour critique entre tous, elle fait précéder le récit des faits par une introduction étudiée, dans laquelle elle dépeint ses poursuites à l'aide du vocabulaire de la chasse : " Ils courent, écrit-elle à propos de Bellièvre et Mirepoix, ils se relaissent, ils se forlongent, ils rusent, mais nous sommes toujours sur la voie [...]. Si jamais nous les attrapons, comme je l'espère, je vous assure qu'ils seront bien bourrés ; et puis je vous promets encore que, suivant le procédé des lévriers, nous les laisserons là pour jamais, et n'y toucherons pas. "
C'est le retournement de Mirepoix, connu le 19 août, qui, en suscitant son indignation, entraînera le changement du ton. " Ce serait une farce de vous dire tout ce que dit et fait ce Mirepoix, mais comme le sujet en est haïssable, et que Molière qui aurait pu en faire des merveilles, est mort, je ne vous en dirai pas davantage. " Mme de Sévigné refuse désormais la description amusante. Elle considère maintenant la situation comme sérieuse, et la plaisanterie laisse la place à l'insinuation, au sarcasme, voire au jeu de mot infamant. C'est pourquoi, plus que les circonstances de la querelle, ce sont les mouvements de son âme qu'elle découvre. À peine aperçoit-on dans les lettres les dates importantes - renonciation au procès, signature de la ratification, abandon du bien de Bellièvre à ses créanciers ; à peine les liens de cause à effet sont-ils marqués. C'est que l'épistolière prend parti en même temps qu'elle raconte : les faits ont été jugés avant d'être exprimés et ne sont pas rapportés selon la logique ou la chronologie, mais déjà déformés par une interprétation dénigrante à l'égard de l'adversaire. Ainsi la " surprise " de Mirepoix ne peut-elle être que feinte et ses raisons prétextes.
Des sentiments plutôt que des détails
Parce qu'elle dépeint surtout l'intérêt qu'elle prend à l'affaire, elle ne donne en fin de compte qu'assez peu de détails sur l'affaire même. Elle y trouve surtout une occasion, parmi d'autres, de montrer à sa fille combien elle est animée pour sa cause. Et c'est pourquoi, un jour, il lui arrive en s'adressant au comte de Grignan d'oublier le fond du débat pour ouvrir avec lui un autre procès. " Si M. de Grignan a le loisir de s'approcher, écrit-elle en octobre 1675, je l'embrasserai aussi [...]. Je lui répondrai de la défaite entière du Mirepoix et le supplierai de ne pas douter de ma vivacité en cette affaire. " Voilà qui la dépeint entièrement occupée des intérêts de son gendre. Mais voici qui s'en écarte : " Je prendrai la liberté de lui dire que son hôtel de Bellièvre a autant perdu sur la réputation de probité que sur celle des richesses, et je le prierai d'admirer que ce qui paraissait frivole a été solide, et que ce qui paraissait de l'or en barre est devenu des feuilles de chêne. "
Charles Capmas, cité par Gérard-Gailly, pense que " l'or en barre " désigne les biens apportés à Grignan par Marie-Angélique du Puy du Fou et " ce qui paraissait frivole " la dot de Françoise-Marguerite de Sévigné. Cette interprétation est insoutenable puisque, des 300 000 livres apportées en dot par l'une et l'autre épouse, 200 000 avaient été pareillement versées comptant et que, de ce point de vue, Grignan avait reçu le même " or en barre " des deux côtés. Cette image et celle des feuilles de chêne s'appliquent à plus juste titre à " la réputation de probité " des Bellièvre. Les Sévigné, et en particulier Françoise-Marguerite, avaient pu paraître frivoles lors du mariage de 1669 ; ils avaient fait depuis la preuve de la solidité de leur esprit et de leur réputation. Mme de Sévigné se sert de la faillite de Bellièvre comme d'un moyen pour faire valoir sa fille aux yeux du comte. Une Sévigné vaut bien une du Puy du Fou, et même davantage.
Voir et faire voir
L'épistolière, en toute cette affaire, apparaît donc comme une sorte de récitant : elle raconte, mais de telle façon que son récit oriente les réactions de celle à qui elle raconte. Comme le récitant d'ailleurs, elle n'intervient guère personnellement dans l'action. Elle a beau parler de ses interventions, son rôle consiste essentiellement à voir et à faire voir. Dans plusieurs lettres, elle parle de celui qui fut, dans la coulisse, le véritable artisan de la victoire. Elle le montre à l'oeuvre - et le fait valoir en octobre 1676, dans le dernier texte de la correspondance qui traite de l'affaire : l'abbé de Coulanges, le " Bien Bon " " fait des merveilles de diligence pour faire enfanter la ratification. C'est un travail dont ils [les Mirepoix] ne peuvent se délivrer ". Cette ironique métaphore, qui métamorphose l'abbé de Coulanges en sage-femme, est à l'image de l'activité qu'il déploie alors en faveur des Grignan. Elle définit les rôles. À lui le souci de rédiger de difficiles transactions en supputant tous les points et les virgules ; à Mme de Sévigné d'écrire, au fil de la plume, des lettres dans lesquelles, selon les mouvements de sa passion, le principal de l'affaire s'estompe derrière les plaisanteries, la caricature ou les invectives.
B. La succession d'Angélique-Clarisse d'Angennes
Les conséquences de la seconde union du comte de Grignan n'inquiétèrent Mme de Sévigné que pendant une année ou deux. Celles du premier mariage avec Angélique-Clarisse d'Angennes furent très vite - à partir de 1675 au moins - la cause de soucis qui iront croissant jusqu'au mariage de son petit-fils, Louis-Provence, en 1695.
Deux filles et une dette qui gonfle
Le 9 mars 1665, deux mois et demi après la mort de sa femme, on avait d'abord confié au comte la garde noble et la tutelle de ses deux filles. Il la perdit quand, un an et demi plus tard, il se fut remarié à Marie-Angélique du Puy du Fou. Une assemblée de parents, réunie à cet effet le 6 octobre 1666, lui donne alors le titre de tuteur honoraire, avec le duc de Montausier, leur oncle maternel, comme subrogé tuteur. Cette assemblée nomma tuteur " onéraire " c'est-à-dire effectivement chargé de la gestion des biens des orphelines, un notaire au Châtelet de Paris, ancien échevin, Jean Chupin, qui s'empressa de renoncer, au nom de ses pupilles, à la communauté de biens unissant leurs parents, comme le contrat de mariage leur en laissait la possibilité. Par là, les 90 000 livres non entrées dans la communauté sur les 120 000 livres de dot versées en 1658 devinrent propres aux demoiselles de Grignan, à qui leur père devrait les rembourser.
Celui-ci rendit dès le lendemain un compte de tutelle qui, dressé sous seing privé, fut reconnu aussitôt par un acte officiel devant notaires. Il s'y déclarait redevable de 120 917 livres pour les deniers dotaux et autres biens de la succession de sa femme, et constitua en conséquence à ses filles une rente annuelle rachetable de 6 045 livres, payable à chaque 1er octobre. Le capital en serait exigible par les demoiselles de Grignan, à raison de la moitié chacune, lorsqu'elles seraient mariées ou majeures. Depuis lors et jusqu'en 1675, malgré les " commandements " faits par Chupin en avril 1670, novembre 1671 et juillet 1673, et les " assignations " obtenues en conséquence en avril 1671, janvier 1672 et mai 1674, le comte n'avait fourni que 8 000 livres provenant la dot de Françoise-Marguerite, en janvier 1669, et 3 000 livres payées à la décharge de ses filles, en plusieurs paiements, pour assurer une rente viagère que Mme de Rambouillet avait léguée à un ancien domestique. Si bien qu'au total, les intérêts en retard s'élevaient au jour de Pâques 1676 à 48 063 livres, à cause des intérêts d'intérêts.
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