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MME DE SÉVIGNÉ ET LES GRIGNAN (I)






     Les terres de Languedoc

    Nulle évocation de ce genre ne subsiste au sujet des terres que le comte tenait de sa grand-mère paternelle. Elles étaient entrées dans le patrimoine un peu avant Mazargues par Jeanne d'Ancézune qui, dans son testament du 27 avril 1647, avait institué Louis-Gaucher, son fils aîné, " héritier universel " en tous ses biens. Elle les tenait de son père, Louis, dont elle avait hérité en qualité de fille unique. Elle rapporte elle-même dans son livre de raison que celui-ci, cadet de sa maison, obtint pour sa part la terre et seigneurie de Saint-Roman-de-Mallegarde, en Comtat Venaissin. Elle y raconte aussi comment son père avait été choisi par sa soeur Marie d'Ancézune comme héritier des biens à elle venus de son mari Jean de Bisiers, seigneur de Vénéjan et autres places situées en Languedoc.

    Le neveu de Louis, Rostain Cadar d'Ancézune, chef de cette famille, autrefois son pupille, lui intenta un procès devant le parlement de Toulouse, qui décida que l'héritage devait être partagé entre l'oncle et le neveu. Et de fait, au temps de la correspondance de Mme de Sévigné, le comte de Grignan possédait seulement la moitié des terres et seigneuries de Vénéjan, Saint-Nazaire, Saint-Etienne-des-Sorts et Chusclan, n'ayant en toute propriété que les terres et seigneuries de Saint-Georges, Saint-Etienne-de-Luech et surtout les divers îlots formés d'alluvions - ou " broteaux " - situés dans le Rhône en deçà et au-delà de Bagnols, dont le principal s'appelait le Brouteyron. Les terres, qui s'étendaient dans le fleuve même, ou le long de la rive droite du Rhône, se trouvaient dans la province de Languedoc et dépendaient de la directe du prince de Conti. Les lettres révèlent qu'on songea un moment à les lui vendre, mais que l'affaire échoua malgré l'entremise de Gourville. Comme l'épistolière vante à ce propos la " situation admirable " de Vénéjan, on peut penser qu'elle est allée visiter les terres languedociennes de son gendre. Elles n'étaient pas très loin de Grignan.

    Evoquant les " excès " du climat de Provence, la marquise se montre informée des dangers qui menaçaient les îles quand les crues du Rhône les recouvraient et parfois les emportaient en partie : " Il n'y a rien de doux ni de tempéré, écrit-elle. Vos rivières sont débordées, vos champs noyés et abîmés, votre Durance a quasi toujours le diable au corps ; votre île de Brouteyron très souvent submergée ". Mais c'était aussi sur les rives du Rhône que mûrissaient les vignes qui produisaient les vins de Chusclan et de Saint-Laurent dont l'épistolière a vanté les mérites.

    L'héritier des Castellane

    Des biens qui provenaient des Castellane, Mme de Sévigné ne cite que le plus important, la baronnie d'Entrecasteaux. Outre cette terre, relevant de la directe du roi, qui s'étendait à onze lieues et demie à l'est d'Aix dans le diocèse de Fréjus, ils comprenaient pourtant aussi deux terres et seigneuries de moindre importance, Peyroles et Mousteiret, toutes deux dans le diocèse de Senez, à deux lieues au nord-est de la ville de Castellane. C'était Gaspard, cadet de la famille de Castellane, qui les avait apportées dans la famille de Blanche d'Adhémar, son épouse, au début du XVIe siècle. La plus riche de ces terres, Entrecasteaux, parut à François de Grignan assez noble - elle faisait déjà partie des biens des Castellane au XIIIe siècle - et assez belle, car elle s'étendait largement autour du château domanial, pour pouvoir demander son érection en marquisat. Elle serait ainsi, pensait-il, plus susceptible d'attirer un acquéreur, quelque riche roturier, qui, selon l'ironique expression de Mme de Sévigné, deviendrait " marquis de Mascarille ".

    On trouve dans les Lettres plusieurs allusions aux démarches entreprises auprès de Pomponne pour obtenir les lettres royales nécessaires pour augmenter le lustre de l'ancienne baronnie. Elles furent données dès avril 1676, avec remise pure et simple des droits qu'il aurait fallu normalement payer, mais l'affaire traîna par suite de diverses négligences, et Mme de Grignan eut le temps de venir à Paris et d'en repartir qu'on parlait encore des lettres de marquisat. Il fallut demander des lettres de surannation pour que le comte pût enfin, le 7 décembre 1678, les faire enregistrer par le Parlement d'Aix. Entre-temps, le projet de vente avait échoué. A la mort de Mme de Sévigné, Entrecasteaux faisait toujours partie des possessions de son gendre.

    Le comté de Grignan

    Grignan, sans aucun doute, était la plus importante d'entre elles. Au XVIIIe siècle encore, au dire du provençal abbé d'Expilly, elle était " l'une des plus belles et des plus considérables de la Provence ". Avec une rente provenant de l'aliénation de droits de péage sur le Rhône, elle constituait dans l'héritage de François de Grignan la part la plus ancienne, celle des Adhémar. Elle avait été érigée en comté au profit de Louis Adhémar par lettres patentes octroyées en juin 1558 à Villers-Cotterets et enregistrées au Parlement de Provence le 13 octobre de la même année. A cet effet, aux terres et seigneuries qui constituaient l'ancienne baronnie, c'est-à-dire Grignan, Salles, Colonzelles, Chantemerle et Montségur, avaient été adjointes celles de Chamaret, Aleyrac et Clansaye, leurs appartenances et dépendances " assises en notre pays de Dauphiné, contiguës et voisines de ladite baronnie ".

    A trois lieues un tiers de Montélimar, ville sur laquelle, prétendait-on, s'étendait autrefois la souveraineté des Monteil-Adhémar qui lui avaient donné leur nom, la terre de Grignan se situait aux confins de la Provence, à laquelle elle appartenait dans le " district des recettes des terres adjacentes ", du Dauphiné, par les trois terres " unies et jointes ensemble " en 1558, et même du Comtat Venaissin, duquel faisaient partie quelques portions de la terre de Clansaye. C'était dans ce domaine, relevant de la directe du roi, que s'élevait en surplomb de la vaste plaine rhodanienne le château des Adhémar, célèbre même à Paris, puisque Mme de Sévigné avait " vu ", dès avant le mariage de sa fille, des " relations de la première Mme de Grignan " qui en célébraient les " beautés ".